17 mai 2007
En avant première, un article qui va être prochainement publié dans Urban' essence, journal trimestriel de l'association des étudiants du magistère d'aménagement de Paris 1.
Boire ou conduire : il faut choisir
Au cours du premier semestre 2006, une nouvelle fit trembler le vignoble bordelais : un projet d'autoroute menaçait d'affecter l'appelation Margaux. Aujourd'hui le projet est en stand-by et l'aménageur s'empare du sujet car au-delà d'une querelle entre d'un côté les pouvoirs publics et de l'autre le puissant lobby viticole, le débat est d'une autre nature et porte sur la question de l'intérêt général, entre patrimoine et modernité.
Le vignoble
Le vignoble de Margaux, situé dans le Médoc, est
l’un des plus prestigieux du bordelais. L’AOC est de renommée internationale
avec 22 crus parmi les 60 du classement de 1855 qui semble avoir instauré pour
l’éternité (le classement n’a jamais été révisé) une hiérarchie entre les plus
grands châteaux bordelais. Nombre de crus de Margaux font rêver amateurs et
connaisseurs (Palmer, Brane-Cantenac, Giscours…) avec en tête d’affiche le mythique
Château Margaux, un de ces vins légendaires qui transforment le vin d’un
produit agricole en œuvre d’art et l’œnologie en véritable pratique culturelle.
Qui a déjà goûté de tels vins en sort ému, riche, cultivé !
Le projet

Bordeaux est situé sur le « corridor
atlantique », axe de circulation Nord-Sud qui permet les échanges entre la
péninsule ibérique et le Nord de l’Europe. Conséquence : en 2003, environ
14 300 véhicules traversent l’agglomération, dont 8 300 poids lourds et la
rocade (A630) est régulièrement saturée. Les pouvoirs publics ont donc pris
conscience de l’urgente nécessité d’un désengorgement de la rocade, d’autant
plus que les prévisions de trafic pour 2020 sont à la hausse avec une
augmentation de 6 000 véhicules par jour par rapport à 2003. L’option choisie a
été le doublement de la rocade par l’Ouest, afin de relier l’A10 au Nord à la
A360 au Sud (cf. carte) et cinq tracés ont été proposés : trois
contournant le vignoble et deux le traversant. Ces derniers tracés ont été
abandonnés par le préfet de la Gironde et le projet est en stand by, l’heure
étant à l’enquête publique.
Le débat
Comme
on peut l’imaginer, ce projet a mis en émoi tout le vignoble bordelais et son
lot de propriétaires et viticulteurs. Mais nous ne nous trouvons pas ici dans
un schéma de lobbying classique. Car si les propriétaires, représentés par leur
chef de file, Gonzague Lurton, président du syndicat viticole de Margaux,
défendent leur intérêt particulier, ils défendent avant tout l’intérêt général,
celui de la France. Un projet d’aménagement doit d’abord et avant tout répondre
à l’intérêt général. Mais dans le cas présent, où est-il : dans le
désengorgement de l’agglomération bordelaise afin de fluidifier le trafic et
d’accueillir l’augmentation des flux, ou dans la sauvegarde d’un patrimoine
exceptionnel qui participe au rayonnement culturel de la France dans le monde
et qui s’est construit depuis des siècles ? Car même si les deux projets
les plus contestés qui prévoyaient l’arrachage de dizaines de pieds de vigne
ont été abandonnés, les trois restants peuvent avoir de graves conséquences de
part la pollution qu’ils engendreraient et risquent de bouleverser le mécanisme
hydrologique du vignoble qui repose sur un équilibre fragile entre nappes
phréatiques, petits ruisseaux et zones humides, le tout alimentant un terroir
constitué de sable et de graves, terroir qui permet la meilleure expression du
cépage roi en Médoc : le Cabernet Sauvignon. Bien que ce risque ne peut
être scientifiquement prouvé, il y a des raisons d’être inquiet, à en croire
Gonzague Lurton : « J’ai des pieds de vignes qui sont morts alors qu’un
simple fossé a été creusé à proximité ». Alors une autoroute…
Une affiche certes caricaturale, mais hautement symbolique
ll
parait donc incontestable que le projet d’infrastructure routière porterait
atteinte au vignoble de Margaux en remettant en cause sa pérennité et son
excellence et il est regrettable que l’intérêt suprême la France, à travers l’un
de ses fleurons culturels n’ait été pris en compte par des hauts fonctionnaires
qui doivent sûrement être les premiers à se délecter du nectar qu’ils mettent
en péril. L’autoroute n’affecterait pas que le vignoble, elle affecterait la
France. Et même si les conséquences serait finalement peut être infimes, la
question n’est pas là. On est dans le symbolique. L’idée même de ne pas prendre
en compte l’intérêt général à travers la sauvegarde d’une partie de l’identité
française et du rayonnement culturel de notre pays est condamnable. Et il ne faut
pas avoir honte de dire qu’une partie de la France est enracinée dans ses
vignes et de s’en porter défenseur.
Arnaud Beaumont
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